VITA ACTIVA

Lorsque j'ai rencontré Brigitte Zieger, il y a cinq ans, elle travaillait sur des figures de cascadeurs, mis en situation de danger entre des murs instables. Ses Ōuvres, vidéos, dessins et installations, semblaient toutes participer ą un ensemble, plus exactement ą un programme. Celui-ci se caractérisait déją par une attention toute particuliŹre portée ą l’idée de responsabilité.
En effet, la notion d’auteur désigne chez l’artiste ą la fois la signature et la responsabilité dans l'acte de production. La vidéo Serial Self (1999) est ą ce titre exemplaire qui, par les techniques du modelage et du montage, transforme la chevelure de l’artiste (en pČte ą modeler) en une arme imposante dont elle se servira fatalement. Avec les Shooting Wallpaper (2006), Exploding Wallpaper (2008) et autre Tank Wallpaper (2009), c’est notre responsabilité qui est mise en cause dans ces papiers peints bourgeois, colorés et rassurants, dont nous tapissons notre environnement, comme un voile sur les réalités.
Avec les Sculptures anonymes qu'elle réalise depuis 2008, Brigitte Zieger interroge notre rapport ą l'
Histoire. Elle propose un travail engagé, restitué dans la sphŹre publique sous la forme de monuments érigés ą la mémoire de héros ordinaires: La jeune fille face ą la police militaire, Le garćon le jour de l'indépendance, L'homme qui arrźte une colonne de chars. Ces figures anonymes sont entrées dans notre imaginaire collectif, en mźme temps que dans l'histoire contemporaine, par les journaux télévisés, les magazines, l’Internet, le cinéma. Et c’est l’image de l’événement, avant tout, qui reste en mémoire.
L’aspect des sculptures trahit bientôt cette réalité : elles ne sont pas complŹtes, mais comme coupées en deux ; le creux n’est pas créé par des retraits de matiŹre, mais par le moulage. Ce sont des sculptures d’images : lą oĚ le postmodernisme s'interrogeait sur le statut du monde fictionnel créé par l'Ōuvre d'art et son rapport au monde réel, les Sculptures anonymes de Brigitte Zieger semblent motivées par d’autres considérations : le monde est devenu fiction et c’est l’Ōuvre d’art qui permet ą présent de revenir au réel. Les sculptures hésitent constamment entre le volume et le contour, le plein et le vide, comme entre la célébrité et l’anonymat. Si elles traduisent bien l’anonymat par leur facture (on ne distingue pas les traits des visages), leur couleur (noire) et leur dimension (humaine), elles s’apparentent pourtant ą des monuments : par un fin travail sur les volumes, l’artiste parvient ą leur rendre humanité et fonction commémorative ; mais un monument ą échelle humaine, proche et accessible, et qui ne serait qu’une enveloppe ą endosser, ą essayer – assurément, un modŹle ą suivre.
Dans Condition de l'homme moderne (1958) Hannah Arendt opŹre une distinction entre travail et Ōuvre et montre comment, dŹs l'Antiquité, le travail était considéré comme futile, car lié ą la consommation et au périssable, tandis que l'Ōuvre était valorisée car synonyme de responsabilité. La société industrielle a imposé une séparation des tČches synonyme de dissociation entre producteur et produit, et du mźme coup une carence de mémoire de l’objet produit, donc d'humanisme. Le Bauhaus tentait de préserver les individus de ces effets pervers : "L'homme, et non pas le produit, est le but" (L. Moholy-Nagy).
Les sculptures anonymes semblent participer ą un programme global qui réaffirme la priorité de l’action sur le travail et l’Ōuvre. Il faut transcender sa condition par l’action, semblent dire ces sculptures qui évoquent le projet politique de la vita activa : « comment mener une existence véritablement humaine ? ». GrČce ą l’art, répond Brigitte Zieger, qui souhaite que le bronze de La jeune fille face ą la police militaire soit installé dans un espace public, « lą oĚ l’Ōuvre peut prendre place ».

*Brigitte Zieger, lauréate du prix Maif pour la sculpture 2009.

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Attention Ōuvres piégées
Baited Artworks
(press version)
Philippe Fernandez
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Attention Ōuvres piégées
Baited Artworks
(catalogue version)
Philippe Fernandez
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Sculpture des images
Sculpture of images
Dominique Paēni
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La qualité n'a pas de sexe
Excellence has no sex

Estelle PagŹs
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The Shadow
Gilles A.Tiberghien
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Vita activa
Florence Derieux
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Eye-Dust
Philippe Fernandez
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Femme dangereuse
Dangerous Woman

Bénédicte Ramade

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Pieces of Possible History
Julie Crenn
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VITA ACTIVA

When I met Brigitte Zieger, five years ago, she was working on a series of stuntmen positioned in dangerous spaces between unstable walls.  Her works, videos, drawings and installations all seemed to be part of an entity, or more precisely a programme, which already then touched on, in particular, the notion of responsibility.
Indeed the notion of the author for an artist designates not only the signature of a piece, but also his/her responsibility in terms of the act of production.  The video Serial Self (1999) is a perfect example of such, in that, through the very techniques of modeling and editing, the artist's hair (in plasticine) is transformed into an imposing weapon which she uses with fatal results. With Shooting Wallpaper (2006), Exploding Wallpaper (2009) and Tank Wallpaper (2009), it's our sense of responsibility which is called into question through the bourgeois coloured and reassuring wallpaper with which we paste across our environment, like a veil curtaining reality.  
With the Anonymous Sculptures that she has been making since 2008, Brigitte Zieger has been questioning our relationship to History. She presents a body of work that is militant, and is returned to the public sphere in the form of monuments to ordinary heros: Young woman facing the military, Boy on Independence day, Man who stopped a column of tanks. These anonymous figures have become part of our collective imagination and also contemporary history, through televised news, magazines, Internet, and the cinema. And it's the image of the event, above all, that is retained in memory.
The actual aspect of the sculptures soon betrays this reality: they're not complete, but look as if they've been sliced in two; the hollow part is not created by matter being removed, but by the mould. They are sculptures of images: where postmodernism questions the status of the fictional world created by the artwork and its relationship to the real world, Brigitte Zieger's Anonymous Sculptures seem to be motivated by other considerations: the world has become fiction and it's the artwork that allows the present to become real again. The sculptures constantly waver between volume and contour, full and empty, as with between celebrity and anonymity. While remaining anonymous due to the way they've been made (one can't distinguish any facial features), their colour (black) and their (human) scale, they still seem to be related to monuments: through a fine working of volume, the artist manages to render their humanity and commemorative function: but each is a monument on a human scale, close and accessible, that is but an envelope to endorse, and try out – assuredly, a model to follow.
In The Human Condition Hannah Arendt reveals a distinction between work and artwork and how, since Antiquity, work was considered futile, as it was linked to consumerism and the perishable, while an artwork was valued because it was synonymous with responsibility. The industrial society imposed a separation of tasks synonymous of the dissociation between producer and product, and at the same time a lack of memory relating to the object produced, and therefore of humanism. The Bauhaus tried to preserve individuals from such perverse effects: “Man, and not the product, is the aim” (L.Moholy-Nagy).
The Anonymous Sculptures seem to participate in a global programme that reaffirms the priority of action over work and artwork. One must transcend one's condition through action, these sculptures seem to be saying, which evokes the political project of the vita activa: “How to lead a truly human existence?” Through art, says Brigitte Zieger, who wants the Young Woman facing the military bronze to be installed in a public space, “where the artwork can have a real place”.

* Brigitte Zieger, 2009 Maif sculpture prize laureate.

Translation by Carmela Uranga